Titulaire d’un Doctorat en Etudes des Religions Professeur adjoint à l’Université de Concordia Enseignante au Collège Dawson et auteure de huit ouvrages dont six sur les nouvelles religions.

Extraits de: Aliens Adored, Raël’s UFO Religion

Je suis tombée sur les Raëliens par hasard, en 1987, au Salon des sciences occultes de Montréal. J’ai été étonnée d’apprendre qu’ils étaient foncièrement matérialistes. Ils prônaient aussi l’amour libre, et je venais juste de finir d’écrire un livre sur Bhagwan Shree Rajneesh, pour qui « le sexe est le chemin qui mène à la supraconscience ». J’ai invité les Raëliens à s’exprimer dans le cadre de mon cours sur les Nouveaux Mouvements Religieux, au Collège Dawson. Là, les étudiants les ont bombardés de questions, les jeunes juifs protestant même contre l’usage qu’ils faisaient de la svastika et du mot « Élohim » (le nom que donnent les Raëliens aux extraterrestres qui ont contacté Raël). J’ai assisté avec ma classe au rituel d’initiation des Raëliens, la « Transmission du Plan Cellulaire  », qui se déroulait à l’hôtel Sheraton. Les guides raëliens nous ont permis de distribuer des questionnaires aux membres pendant les réunions et de mener des interviews auprès d’eux. Je n’avais jamais rencontré de nouvelle religion aussi coopérative et qui apprécie vraiment le fait d’être ainsi l’objet d’études. C’était un peu leur manière de se positionner comme «  première religion scientifique», et aussi un moyen indirect de «  diffuser le message des extraterrestres  » auprès de mes étudiants.

Avec ses imprévisibles poussées de croissance, le Mouvement raëlien m’apparaissait extrêmement original et cela me changeait agréablement des ashrams et des communautés chrétiennes que j’avais étudiées jusqu’alors. Chaque fois que nous nous rendions à une de leurs réunions, qui se tenaient le troisième dimanche de chaque mois, il arrivait que la doctrine de Raël prenne subtilement une tournure inattendue, qu’un nouveau projet, une nouvelle stratégie ou un rituel inédit voie le jour. J’ai vu des prêtres et des évêques promus ou démis de leurs fonctions à une vitesse vertigineuse. Tel un génie sortant de sa bouteille, un Raël charismatique, enveloppé d’une aura de mystère, pouvait apparaître soudain sur scène et nous emmener aussitôt en voyage. Il nous faisait alors faire en pensée la visite guidée d’une planète extraterrestre, nous faisait partager sa vision futuriste d’un monde rendu meilleur grâce au clonage, nous exposait son nouveau projet de manifestations contre les essais nucléaires ou la déforestation, ou il nous ressortait ses plaisanteries habituelles visant à railler le président américain, les maris jaloux et le pape.

 

En tant que chercheuse, enseignante, et écrivaine, j’étais sur le point de m’embarquer dans une aventure qui dure depuis quinze ans. Ainsi que se plaisait à le répéter P.C. Wren (un romancier du début du XXe siècle dont j’ai dévoré les ouvrages sur la Légion étrangère dans mon adolescence), « la vérité est plus étonnante que la fiction ». J’étais une avide lectrice de science-fiction à cette époque et j’avais même écrit quelques petites histoires pour les fanzines (lesquelles ont toujours été refusées). Mais, rapidement, mes articles sur les Raëliens ont connu une forte demande, preuve que les religions soucoupistes sont encore plus étonnantes que les histoires de science-fiction  !

 

Pendant des années, j’ai bénéficié d’un accès sans restriction à cette fascinante organisation soucoupiste en constante évolution. J’ai assisté à beaucoup de réunions mensuelles, escortée de mes étudiants. Nous avons distribué des questionnaires, écrit des comptes-rendus et mené des interviews. Chaque trimestre, j’invitais les guides raëliens dans mes classes, tant au Collège Dawson qu’à l’Université de Concordia ; ils y faisaient des exposés intéressants et bien structurés et répondaient volontiers aux questions de mes étudiants, avides d’en savoir davantage. Les Raëliens étaient d’agréable compagnie  ; ils me paraissaient drôles, enjoués, débordants d’énergie.

 

Quant à Raël, son imagination semblait sans bornes. J’ai écrit six articles de revues ou chapitres de livres et plusieurs articles d’encyclopédie sur les Raëliens, et ma politique consistait à les montrer à un de leurs évêques avant de les publier. Les spécialistes des nouvelles religions ont pu constater que ces dernières n’apprécient guère nos analyses savantes de leur ferveur spirituelle. Si les Raëliens ne font pas exception à cette règle, j’ai néanmoins été impressionnée par la latitude avec laquelle ils me laissaient m’exprimer. J’ai travaillé de près avec l’évêque Nicole Bertrand, qui, après avoir lu mon chapitre intitulé « La femme en tant que partenaire sexuelle  », s’est exclamée  : « Eh  ! bien, Suzanne, c’est très intéressant de lire le point de vue d’une personne extérieure à nous qui soit si objectif, pas du tout négatif, quoique un peu naïf. J’ai trouvé cela assez amusant… assez réconfortant  ! » Nicole corrigea plusieurs petites erreurs d’orthographe et de dates et me mit au courant de certains détails historiques, mais elle n’essaya jamais de rectifier mes allégations ou de contrôler mon opinion.

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Il n’appartient pas au sociologue de se mêler de théologie. Je ne suis donc pas en mesure de répondre à la question qui m’est souvent posée :

 

«Raël est-il vraiment le messager d’extraterrestres qui auraient créé la vie sur notre planète grâce à l’ADN ?» Ma tâche se limite à décrire Raël et son mouvement, et à tenter d’en analyser les diverses formes d’expression sur le plan social.

 

Raël est contre le mariage ; il se fait ainsi l’écho des arguments du philosophe socialiste du XVIIIe siècle Charles Fourier, qui assimilait le contrat de mariage à une injustice sociale découlant du concept de pro- priété privée. Les journalistes au courant des vues exprimées par Raël dans La Méditation sensuelle considèrent généralement ce dernier comme l’archétype même du «chef de secte» qui exploite sexuellement ses adeptes féminines. J’ai plutôt le sentiment que, bien qu’il embrasse avec enthousiasme sa philosophie concernant la recherche du plaisir sexuel, Raël pratique en fait la monogamie en série.

 

Comme les diverses facettes de son personnage le suggèrent, Raël est un homme de la Renaissance, un individu unique et complexe, qui se dérobe à toute tentative superficielle de le cataloguer. Il est doué d’une intelligence supérieure, il déborde d’énergie, il est diplomate et plein de sensibilité… et il jouit à fond de la vie  ! Munis de quelques informations superficielles, mouvements anti-sectes et journalistes s’inspirent d’un profil psychologique bien connu pour tenter de le cataloguer comme « chef de secte dangereux», le comparant même à David Koresh et Jim Jones. C’est parfaitement absurde! Ayant eu l’occasion d’observer Raël pendant quinze ans et de lui parler à de nombreuses reprises, j’en garde l’impression qu’il croit en ce qu’il dit, qu’il n’est nullement enclin à la vio- lence et qu’il n’est pas cinglé. En tant que non-raëlienne qui ne « croit» pas en son message, je dois admettre que, de temps en temps, ce qu’il affirme semble fou, mais qu’est-ce que la vérité, après tout ? Qu’est-ce que la réalité? Je considère plutôt Raël comme un artiste débordant de créativité ou comme une sorte de génie religieux.

 

Tout leader spirituel a sans cesse besoin de confirmer son emprise sur ses adeptes. Son succès repose non seulement sur ses qualités intrinsèques, mais aussi sur des actions concrètes et systématiques, qui réclament autant d’efforts que d’imagination. Or, les dons particuliers et les qualités personnelles qui sont généralement associés à l’inspiration, Raël les possède en abondance. C’est un visionnaire, un homme énergique qui met beaucoup de force dans l’expression de ses idées. Il ne craint pas de prendre des risques et de sortir des sentiers battus. Il respire la confiance en soi  et possède un don d’éloquence incomparable et des talents de manager impressionnants.

 

Tous les prophètes doivent surmonter de formidables obstacles avant d’acquérir une certaine légitimité sur le plan social. Mais bien qu’il soit en quête de reconnaissance et de respect en tant que guide spirituel qui pose un regard critique sur la société et spécule ouvertement sur le rôle de la science, Raël semble moins soucieux d’impressionner le monde extérieur que d’impressionner ses propres adeptes lorsqu’il cherche à attirer l’attention des médias. Ainsi, lorsque ces derniers dénigrent ou ridiculisent de manière prévisible le prophète et son message, Raël exhorte ses disciples à se dresser en défenseurs de leur religion et à exiger qu’on les respecte. Ils intentent des procès et submergent les chaînes de télévision de lettres de protestation, le tout accompagné de conférences de presse et de manifestations destinées à mater les médias. Avec comme résultat que le traitement médiatique plus respectueux dont ils font par la suite l’objet persuade les Raëliens que leur bien-aimé prophète fait vraiment avancer les choses et prépare ainsi le grand public au retour des  Élohim.

 

Les valeurs raëliennes

 

Bien que les médias les qualifient volontiers d’apôtres de l’amour libre, de briseurs de tabous et d’anarchistes, les Raëliens adhèrent paradoxa- lement à un code de déontologie strict. La cassette vidéo intitulée Valeurs du millénaire définit comme suit  les valeurs raëliennes :

 

1. Chacun est responsable de ses actes et il ne doit obéir à aucun ordre qui soit contraire à sa conscience.

2. Le respect des différences, qu’elles soient raciales, sexuelles, reli- gieuses ou culturelles.

3. Militer pour la paix dans le monde et promouvoir la non-violence.

4. Mettre fin à l’usage des drogues qui endommagent le code génétique.

5. Le partage des richesses et des ressources.

6. Soutenir la démocratie, qui seule permettra d’accéder démocratique- ment à la géniocratie.

7. Promouvoir la non-violence.

 

Les Raëliens adoptent une position inflexible au sujet de la violence. Raël affirme même  : « Celui qui se sert d’un fusil est aussi responsable que celui qui donne l’ordre de tirer. » Les Raëliens sont persuadés que ce précepte aurait pu empêcher les atrocités commises par les Nazis, puisque les officiers nazis n’auraient pas pu justifier leurs actions en disant qu’ils n’ont fait « qu’exécuter les ordres ». Raël prêche dans les Valeurs du millénaire que « la vie d’une seule personne est plus pré- cieuse que celle de toute l’humanité ». Il ajoute  : « Même si les Élohim vous demandent de tuer quelqu’un, vous devez refuser. »

 

Bien que leur morale sexuelle favorise la liberté des mœurs et encourage les expériences en ce sens, les Raëliens n’en possèdent pas moins un code de conduite strict en ce qui concerne l’activité sexuelle. Leur première règle à cet égard met l’accent sur le respect et le consentement mutuels. Ainsi, le droit des individus de choisir leurs partenaires et la diversité sexuelle sont garantis. Les guides qui tentent d’imposer leurs idées ou ont des attentions déplacées à l’égard des autres sont radiés pour sept ans (le temps nécessaire pour que toutes les cellules de leur corps soient remplacées). Ainsi, lors d’une des premières réunions à laquelle j’ai assisté, je fus surprise par une annonce disant que deux guides européens venaient d’être exclus pour avoir poursuivi de leurs avances deux nouveaux membres féminins.

 

En quête de légitimité

 

Au début des années 1980, le Mouvement raëlien était devenu une véritable nouvelle minorité religieuse  ; il avait ses propres textes sacrés, ses propres rites, et des activités visant à le structurer en tant que groupe distinct. En dépit de son attitude antireligieuse et de sa doctrine foncièrement matérialiste, cette nouvelle religion commençait à ressembler à une Église, car la philosophie raëlienne proposait à l’individu un moyen de se perfectionner moralement, de fusionner avec le cosmos, d’entrer éventuellement en contact avec les bien-aimés créateurs de l’humanité et de triompher de la mort. Les Raëliens commencèrent à exprimer avec fierté leur nouvelle identité et à exiger d’être reconnus et respectés en tant que membres d’une véritable religion.

 

En tant que nouvelle religion, le Mouvement raëlien est l’objet de censure et de moqueries diverses à cause de ses croyances « déviantes», lesquelles ne sont toutefois pas plus ou moins irrationnelles que les doctrines des grandes religions traditionnelles. L’équipe raëlienne des relations publiques tente de surmonter cet obstacle en immunisant le public contre toute forme de réaction d’intolérance. Celle-ci transmet régulièrement aux médias une sélection de renseignements cocasses et insolites ou légèrement controversés dans le dessein de mieux faire connaître les croyances raëliennes et de favoriser ainsi une plus grande acceptation de leurs idées. Les Raëliens contribuent ainsi à contrecarrer l’importante vague d’intolérance à l’égard des religions nouvelles qui sévit actuellement en France, en Chine et en Europe de l’Est.

 

Les Raëliens adorent provoquer. Ils suscitent délibérément la polémique en vue de capter l’attention des médias du monde entier. Leur dossier de presse constitue une véritable collection de controverses spectacu- laires, incluant une conférence sur la masturbation, la pratique funéraire du «  prélèvement de l’os frontal », des marches anti-catholiques invitant les gens à brûler leurs crucifix et la distribution de préservatifs aux abords des écoles secondaires. En 2003, ils mirent en scène diverses manifestations naturistes, dont une où ils proclamaient «J’aime les OGM».

 

On peut considérer rétrospectivement ces actions controversées comme autant de bancs d’essai lancés par les Raëliens au cours de leurs vingt-cinq ans d’apprentissage de l’art de manipuler les médias. Ils ont brillamment réussi à attirer les journalistes à leurs conférences de presse, à façonner le contenu de certains reportages et à exploiter la force de frappe des médias de la planète pour faire indirectement connaître leurs projets secrets.

Qui rejoint les rangs des Raëliens?

En guise de réponse simple à cette question, je dirais que, à tout le moins au Québec, le mouvement attire des adultes jeunes et séduisants, issus d’un milieu  catholique qu’ils ont déjà rejeté. Ils ont le potentiel de s’élever dans l’échelle sociale et ne manquent pas d’ambition en ce qui concerne leurs études et leurs carrières,  et ce sont des individualistes qui aiment s’amuser. Comme l’ensemble de la jeunesse québécoise, ils rejettent les valeurs de la classe moyenne et des familles chrétiennes, vivent seuls ou avec un partenaire hors mariage et reportent à plus tard ou refusent tout simplement l’idée d’avoir des enfants. Ils ont tendance à vénérer la science et à mépriser les institutions religieuses, l’Église catholique en particulier.

Extraits

Lire l’intégralité de cet article dans son livre et aussi dans « Fiers d’être raëliens » p26 à p33

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