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Posted on 10 mai 2013 in Face aux experts, Face aux médias

Alain Bouchard, sociologue, considère les ouvrages des journalistes infiltrés chez les raëliens comme des clips émotionnels

Alain Bouchard, sociologue, considère les ouvrages des journalistes infiltrés chez les raëliens comme des clips émotionnels

 

Alain Bouchard, sociologue des religions. Extrait de son étude du 9 avril 2010

Deux journalistes « enquêtent » sur le Mouvement raëlien[1]

 

L’attention de la population a été attirée ces dernières années par la parution des livres de Martin Bisaillon et de Brigitte McCann sur le Mouvement raëlien. La publicité nous promettait des résultats d’enquêtes minutieuses qui allaient nous révéler le vrai visage de ce mouvement. Pourtant la lecture de ces deux livres nous laisse sur notre faim, rien de nouveau nous est rapporté, pas de révélations surprenantes qui nous présenteraient un groupe dangereux. Les volumes de Bisaillon et McCann, quoique bien différent sur la forme, sont au diapason sur le contenu, ils voient le Mouvement raëlien à la lumière de leurs préjugés, révélant ainsi un cadrage commun. Nous sommes en présence de présentations du Mouvement raëlien où les préjugés des auteurs prennent le premier plan au détriment de l’information. À preuve, les centaines de remarques personnelles où les auteurs portent des jugements de valeur sur des membres du Mouvement raëlien. Mais plus, ces deux livres se vantent d’apporter des révélations exclusives sur le groupe alors qu’il n’en est rien. McCann par exemple, nous laisse tomber après avoir suscité l’espoir qu’elle a réussi à faire la preuve que les bébés clonés n’existent pas, comme nous le promettait la préface de Michel Auger : « Ce livre de bord est une belle aventure journalistique qui fait la lumière sur un canular d’envergure internationale. »[2].

Ces ouvrages ne sont que des reprises légèrement modifiées d’informations déjà livrées dans des journaux, des revues populaires ou des sites apologétiques sur internet, sans aucune référence à des ouvrages scientifiques sur la question. C’est à croire que nous sommes en présence d’un règlement de compte entre des représentants des médias et le Mouvement raëlien[3]. C’est ce que nous pouvons comprendre à la lecture du prologue du livre de McCann, qui s’ouvre sur la conférence de presse de Brigitte Boisselier, et de la conclusion de la préface du livre de Bisaillon : « Ce livre est en quelque sorte un droit de réplique à l’image publique que Claude Vorilhon et les membres de son mouvement veulent bien nous montrer »[4]. Il n’est pas anodin de rappeler que ces livres sont nés par suite de l’annonce d’un bébé prétendument cloné par Clonaid en décembre 2002 et que plusieurs médias se sont alors peut être sentis un peu ridicules, se rendant compte que leur culture entrepreneuriale, telle que décrite plus haut, les avait transformés en vitrine pour le Mouvement raëlien.

Ces ouvrages manquent donc totalement de rigueur et de sérieux. Par exemple, dès les premiers chapitres du livre de Bisaillon, qui sont une reconstitution des origines du Mouvement raëlien, l’auteur nous présente Vorilhon sous les traits d’un chanteur minable et d’un journaliste manqué. Pourquoi ne signale-t-il pas que le chanteur a représenté la France au festival de Sopot et que plusieurs journaux ont signalé ses prestations? Si l’auteur cherchait des critiques des origines de l’aventure de Raël pourquoi n’a-t-il pas signalé le rapport des ufologues français sur le cas Vorilhon? Parions qu’il ne l’a pas consulté et qu’il n’a pas non plus fouillé dans les archives artistiques sur Claude Celler (nom d’artiste de Raël à l’époque)! Plutôt que de nous présenter une analyse du dossier, Bisaillon préfère tracer un portrait superficiel du personnage, sans utiliser les outils traditionnels du chercheur en sciences humaines qu’il prétend être[5].

On n’ignore pas seulement les informations de base, mais aussi les travaux réalisés sur les nouvelles religions et le Mouvement raëlien. Cette tendance est omniprésente chez McCann mais plus évidente chez Bisaillon dans la section où il décrit l’expansion du groupe. Bien des questions se posent à la lecture des faits rapportés. Tout comme McCann il souligne la dangerosité des enseignements, mais sur quelle base? Il parle des adolescents comme clientèle cible, mais  sur quelles observations reposent ces allégations? Dans les chapitres sur Clonaid (ch. 5), sur la famille et les enfants (ch. 6), sur la géniocratie (ch. 7) et sur les témoignages d’ex-raëliens (ch. 9 à 11), l’ensemble manque de consistance, nous sommes en présence d’une énumération de faits divers sans référence à une problématique, une analyse ou une mise en perspective. Dans le chapitre de Bisaillon sur la position du Gouvernement français sur la question des sectes (ch. 12), aucune référence au débat scientifique sur cette question. Pourtant, un collectif a été publié à cette occasion[6] et la sociologue française Danièle Hervieu-Léger y a consacré un volume[7]. Les seules sources d’information présentées sont des propos recueillis auprès de parlementaires qui nous apprennent que pour être une religion, il faut croire en Dieu. Que fait-on du bouddhisme, quatrième religion en importance dans le monde?

Chez McCann c’est la catastrophe! Elle avoue candidement que la technique d’infiltration qu’elle utilise est puisée dans un film : «  Bizarrement, je déniche les principes de base de l’infiltration dans un de mes films préférés : Reservoir Dogs, un classique du cinéma américain, de Quentin Tarantino. »[8] La fiction au secours de la réalité! Mais là où la réalité dépasse la fiction c’est dans l’élaboration d’une paranoïa qui deviendra le fil conducteur de ce journal de bord : le lavage de cerveau. Elle dit : « je sens que les discours de Chabot et de Vorilhon me salissent l’esprit », plus loin elle parle de « viol mental », de « lavage de cerveau » pour conclure : « cette constatation me renforce dans l’obligation morale de rester. Ce qui se passe ici doit être rapporté. »[9]. Elle semble développer un « sens des responsabilités sociales » lorsque dans les dernières pages du livre elle écrit : «  J’ai fait mon travail. Comme toi, j’ai agi selon mes croyances. Les miennes se résument à deux mots : l’intérêt public. »[10] Toutes ces conclusions sont malheureusement le fruit de son imagination. Le plus malheureux est que cette vision étriquée des choses l’amène à s’investir d’une mission en méprisant la vie privée de certains individus membres du Mouvement raëlien. Comment expliquer cet acharnement à dénoncer des membres du Mouvement à des employeurs ou à des corporations professionnelles, serions-nous revenus à une chasse aux sorcières?

En conclusion ces deux ouvrages ne sont que des clips émotionnels, sans recherche ni réflexion de fond sur la question. Résultat : de bonnes ventes, une publicité médiatique, des préjugées plus tenaces et probablement des vies brisées suite à ces informations biaisées.



[1] Martin Bisaillon, Raël. Enquête sur le Mouvement raëlien, Montréal, Les Éditions des Intouchables, 2003, 299 p. et Brigitte McCann, Raël : journal d’une infiltrée, Outremont, Stanké, 2004, 351 p.

[2] McCann, Raël, p. 12.

[3] Rappelons que Bisaillon a été recherchiste à l’émission Zone libre à Radio-Canada et que McCann est journaliste pour le Journal de Montréal.

[4] Martin Bisaillon, Raël, p. 19.

[5] On nous présente l’auteur sur la jaquette comme étant titulaire d’une maîtrise en histoire.

[6] Gordon Melton et Massimo Introvigne, Pour en finir avec les sectes, Éd. Dervy, 1996.

[7] Danièle Hervieu-Léger, La religion en miettes ou la question des sectes, Calmann-Lévy, 2001.

[8] McCann, Raël, p. 20.

[9] Ibid, p. 152-154.

[10] Ibid, p. 309.

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